Silliw V: La plus belle sculpture (1838)
February 11th, 2010
Il a été banni et accueilli. Il a été perçu comme un monstre puis comme un dieu. Sa notoriété peu enviable s’est étoffée en mythe. Son parcours d’autocastration est devenu une épopée sanguinaire et la légende aurait grandit comme un nuage noir sans l’avènement de l’ère moderne et d’un tout petit allié: les fourmis. Quand, dans la première moitié du 19e siècle, Silliw alla se faire mordre par le froid arctique, c’était pour tuer la voix stridente de la civilisation en pleine ébullition. La moindre activité cérébrale environnante monopolisait son Ina et rendait son existence intolérable. Retourner sur Perebundis impliquait un supplice exemplaire et la terre était clairement incapable d’offrir la mort. S’envelopper de la rigueur glaciale était l’avenue la plus paisible.
Voilà maintenant presque 50 ans que Silliw s’oublie sur le plancher de la mer de Baffin et, à part quelques rares escapades, boit doucement l’humanité. Les informations continuent d’affluer mais doivent prendre un numéro et attendre. Silliw n’étouffe plus, la morsure du froid ralentit le cauchemars et le rend malléable. Il est presqu’en paix. Il mâche et digère le festin invisible. L’émerveillement grandit, il entend la voix des morts, ces âmes errantes qui cherchent une oreille. Le desespoir ne le quitte cependant pas, l’Ina s’alourdit et la perspective d’être libéré par la mort s’amenuise. L’avenir est écrasant. L’infusion de connaissance est corsée mais des courants de toutes sortes s’y faufilent. Des appels à l’aide, des émanations psychiques inconnues, des résidus préhistoriques ou extra-terrestre et même des invitations, pour la plupart futiles. Dans cet épais ragoût, une voix porte plus que les autres. Une que Silliw devra prendre au sérieux, une qui le sortira peut-être de sa léthargie.
- (on peut le faire…laisse-nous le faire…nous sommes des artistes de la chair…une sculpture de libération…nous sommes ce qu’il te faut…nous avons comme toi le temps…nous sommes prêts…nous sommes des artistes de la chair…laisse-nous travailler…laisse-nous te libérer…on peut le faire)*
Cette invitation, Silliw l’entend depuis le premier jour et même s’il ne l’a jamais senti gagner en aggressivité, son Ina l’empêchait de valider quoi que ce soit. Maintenant, la situation est différente. Silliw voit clairement ses options. Quelques rares sont captivantes mais aucune comme l’appel des fourmis. Silliw ne sait pas à quel point. L’Ina sait. L’option la plus ridicule semble être la plus prometteuse. Silliw est fébrile. L’Ina communiquait avec eu depuis longtemps. Silliw n’a plus envie de dormir. Les fourmis attendent.
* Langage utilisé depuis le crétacé par les fourmis et certaines guêpes. L’interprétation parfois difficile dû à la nature ambiguë du langage produit une traduction plus ou moins fiable.
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