Silliw VI: Merci pour toutes ces années (1884)
February 17th, 2010
Pendant toute une décennie et un peu plus, Silliw se retrouve dans une crise existentielle difficilement explicable où les moindres pulsations humaines et ses propres échecs le paralysent. Il connaîtra une période semblable vers la fin du 20e siècle et sans parler de vulnérabilité, on peut dire que dans ces deux phases, Silliw eut les traits moraux de ceux qui l’entouraient. Il a eu des amis, des confidents et même des admirateurs. De par sa nature, cette forme de publicité est totalement pernicieuse mais Silliw résiste et son Ina ne peut rien pour l’instant. Il est à Montréal depuis quelques années maintenant et la considère comme son lit douillet. Pourtant, ce soir, il lèvera les voiles, mais pas sans s’enquérir de Carl et de son cadeau.
Silliw marche d’un pas incertain sur un chemin bouetteux et regarde devant, plus haut que l’horizon. Il porte un grand manteau de feutre terra cota et un canotier noir confectionné par Carl. La rue est presque déserte pavant la voie à un spectaculaire dégourdissement. La cadence de Silliw ralentit alors que ses notab se déploient, naturellement, sans effort. Il grimpe une maison de pierre avec une grâce terrifiante et poursuit son déplacement d’un toit à l’autre comme un roi transporté par ses serviteurs. Silliw s’arrête, fixe le nord quelques minutes avant de redescendre la façade d’une maison en bois mal entretenu et avec le dernier notab à découvert, ouvre la porte de devant. Une voix chaleureuse mais inquiète perce le silence.
-Qui qui est là?
-Celui qui ne cogne jamais. Dit Silliw pour lui-même.
-C’est toi mon frère?
Silliw s’approche de la cuisine où Carl se trouve et confirme sa présence.
-Je suis plus qu’un frère Carl, n’oublie jamais ça.
Carl se lève les yeux pleins d’eau et s’apprête à lui faire une accolade quand Silliw intervient brusquement.
-Reste où tu es Carl. Je vois que tes nouvelles jambes te font prendre des risques stupides.
Carl se rassoit et libère les larmes déjà accumulées avant d’afficher un sourire admiratif.
-Je voulais juste te serrer dans mes bras, Willy. C’est pas en te fabriquant des chapeaux que j’vas te remercier. Je sais que j’peux pas te toucher bâtard mais t’as-tu compris ce qui se passe. Tu m’emmène dans l’bois sans que j’le sache, j’me réveille en panique avec ces affaires-là. Je cours jusqu’à chez nous. Une heure pour me rendre sans arrêter de courir. Une heure!!! Ça fait trois jours que j’suis icitte pis qu’j'ose même pas marcher.
Silliw ne s’assoit pas et dépose le chapeau sur la table.
-As-tu besoin de quelque chose avant que je parte?
Carl a le visage dans les mains et ne semble pas avoir entendu la dernière phrase quand il lève son visage écarlate.
-Tu t’en vas où?
-Quelque part où tes jambes ne te serviraient à rien.
-Tu r’viens pas j’imagine?
-Si tu ne fait pas honneur à ce que je t’ai offert, tu me reverras et je serai bien différent de celui que tu as connu.
Carl dépose sa main sur le canotier et regarde Silliw, sans vigueur.
-Merci…..Merci pour toutes ces années.
-Profites-en Carl, ton temps est précieux.
Silliw quitta alors la maison de la même façon qu’il est entré.
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